
Pour que l’Ă©vènement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette Ă le raconter.  Sartre
S’éloigner du quotidien linĂ©aire l’espace d’une nuit, dĂ©couvrir, explorer, s’approprier la magie du monde souterrain. Un monde dans lequel nous Ă©voluons passivement, contraints de subir, notamment, les agressions visuelles de la publicitĂ©. Un lieu dĂ©shumanisĂ© et mĂ©canique qui cache nĂ©anmoins une Ă©trange face invisible, hors du temps, imprĂ©gnĂ©e d’histoire. VoilĂ ce qui les a traĂ®nĂ© sous terre : l’envie d’enjamber les interdits, les règles pour aller voir d’eux-mĂŞmes…
2h30. Dans l’ombre des escaliers, des rires et cris parviennent Ă leurs oreilles, probablement depuis la queue devant le fameux club parisien de l’autre cĂ´tĂ© du boulevard. Des tĂ©moignages nocturnes qui se transforment en murmures lorsque la grille s’ouvre, et disparaissent aussitĂ´t que nos trois ombres se sont faufilĂ©es Ă l’intĂ©rieur de la station, laissant place Ă un silence saisissant. Ne pas traĂ®ner car la nuit est courte… Après avoir enjambĂ© les barrières sans un bruit, de peur sans doute, de rompre la quiĂ©tude des lieux, nos trois ombres se dirigent d’un pas hĂ©sitant vers les escaliers.
Tout à coup, bruit de bouteille brisée provenant des quais. Montée d’adrénaline ! Les trois gardent l’œil rivé sur la grille d’entrée quelques secondes avant de descendre silencieusement les escaliers. Pas de signes de vie sur les quais. Le bruit de bouteille ? Un mystère qui restera sans réponse ce soir… Le cœur de la station et ses artères, une quiétude étrange, contraste saisissant par rapport à ces quais habituellement bruyants, foulés par plusieurs milliers de voyageurs pressés. Pas un bruit, pas un mouvement ne vient troubler l’étrange sensation qui s’est emparée depuis quelques secondes de nos trois aventuriers, une excitation mêlée de peur leur chatouille le ventre.
Engloutis par le tunnel et sa chaleur, chacun d’entre eux retire une couche de vêtement avant de se mettre à marcher. L’objectif de ce soir : une des stations fantômes du réseau parisien. Stations abandonnées, dites inaccessibles, fermées au public pour des raisons historiques ou commerciales.
Un lieu aperçu maintes fois au travers des vitres sales de la rame de métro fonçant à toute vitesse dans ces tunnels sombres et poussiéreux.
Le bruit des cailloux foulĂ©s par leur pied est accompagnĂ© par celui du courant Ă©lectrique alimentant le 3ème rail, 750 V, et les lampes qui guident leurs pas. Vient Ă©galement s’immiscer plusieurs fois pendant le trajet le bruit d’imposants ventilateurs, enfoncĂ©s dans leur niche grillagĂ©e, brassant l’air renfermĂ© du tunnel vers la surface. Cette foutue surface qui leur rappelle sa prĂ©sence par la grille situĂ©e une dizaine de mètres au-dessus, laquelle leur fait parvenir les tĂ©moignages sonores de l’activitĂ© qui règne encore malgrĂ© l’heure tardive. Progressant rapidement Ă travers le long tunnel, G, N et E arrivent Ă un premier croisement, enjambent le 3ème rail, traversent les voies puis poursuivent leur chemin jusqu’à la station dont ils aperçoivent la lumière, plus vive, Ă une centaine de mètres, cloisonnĂ©s par un mur carrelĂ© parcouru de « fenĂŞtres ». Le silence presque solennel qui avait accompagnĂ© les trois explorateurs est subitement interrompu. AgenouillĂ©s sur les voies Ă la moitiĂ© des quais, attentifs, ils tentent de capter l’origine et la nature de ce qu’ils semblent avoir entendu, une voix ou deux ? Peut ĂŞtre aucune… Auraient-ils Ă©tĂ© vus en train d’ouvrir la grille et de pĂ©nĂ©trer dans la station une vingtaine de minutes auparavant ? N. se risque Ă hausser la tĂŞte par-dessus une des fenĂŞtres ; « Nettoyeur, on continue ».
Les rats d’égouts reprennent discrètement leur marche, de nouveau avalés par les entrailles du monstre souterrain. Le tunnel, qui descend légèrement, est distinctement séparé en deux par un mur épais, ruisselant de tuyaux et autres installations. La lumière jaunâtre des lampes disposées de chaque coté tous les dix mètres environ, révèle des murs étrangement propres. Quelques tags, pas de graffitis, certainement parce que la largeur du tunnel ne leur permet pas d’être vus depuis l’intérieur d’une rame. Toujours le 3ème rail et son doux ronronnement. La faible largeur du boyau se révèle être étrangement rassurante.

« On y est les mecs » : dans la noirceur du virage effectué par le long tunnel, se profile un quai faiblement éclairé. Pas après pas, la station se découvre.
Si l’endroit semble complètement laissĂ© Ă l’abandon depuis très longtemps, le lieu a en tout cas fait l’objet de nombreuses visites au vu des murs recouverts de peinture. Un vĂ©ritable musĂ©e : certaines Ĺ“uvres ont plus de quinze ans. Lieu dĂ©finitivement hors du temps, en raison de son histoire et l’état de ses installations tout autant que de son Ă©clairage intimiste. Chacun des trois curieux, vadrouille ça et lĂ comme excitĂ© Ă l’idĂ©e de dĂ©couvrir un trĂ©sor cachĂ©. Au centre du quai : un poste de travail, vide Ă l’exception de quelques outils. Aux extrĂ©mitĂ©s : deux couloirs, l’un des deux menant sur un escalier en haut duquel une ancienne sortie a Ă©tĂ© condamnĂ©e… Quelques meubles et vieilles affaires traĂ®nent au milieu de dĂ©chets en tout genre, l’endroit a accueilli d’autres fantĂ´mes…
Complètement absorbĂ© par le lieu et l’atmosphère qui s’en dĂ©gage, E. se rend soudain compte qu’il est seul depuis un moment, il Ă©merge d’un couloir complètement obscure. Sifflement, sifflement en retour. Il descend sur les voies et enjambe le rail Ă©lectrique. Traversant la porte creusĂ©e dans le mur, il se retrouve de l’autre cĂ´tĂ©, nouveau rail Ă enjamber. Deux ombres au loin, Ă quelques mètres de lui : l’extrĂ©mitĂ© du quai, fermĂ© par une grille Ă©ventrĂ©e. E. est vite rejoint par ses amis et tous trois s’enfoncent dans la pĂ©nombre vers un escalier sale, lumière glauque et atmosphère pesante, digne d’un dĂ©cor de film sauf que c’est la rĂ©alitĂ© et qu’elle est bien plus prenante que n’importe quelle production hollywoodienne Ă gros budget.
Toujours ces bruits et un courant d’air de plus en plus intense au fur et à mesure qu’ils montent les marches, une simple sortie ? En fait non : une salle dans laquelle se trouve un ventilateur qui dégage un sacré bordel, tant au niveau du bruit que dans la puissance du souffle. Une station pas tout à fait morte…
Les trois explorateurs visitent deux heures durant cet inconnu labyrinthique composĂ© de couloirs, de salles et d’escaliers complètement abandonnĂ©s Ă ses visiteurs nocturnes.
5h15. Il est temps de sortir car les premiers mĂ©tros ne vont pas tarder, aucune envie d’emprunter les tunnels en circulation et de prendre le risque de se faire heurter par une rame. PressĂ©s par le temps G., E. et N. empruntent les voies dans le sens aller pour rejoindre la station la plus proche, une de ces grosses artères parisiennes sur le quai de laquelle ils aperçoivent quelques travailleurs. Fait chier ! Changement de direction et retour Ă la case dĂ©part : dans l’un des couloirs de service encore utilisĂ© de la station fantĂ´me. Personne en vue, G., N. et E. empruntent une cinquantaine de mètres sans avoir la moindre idĂ©e de son issue, ils poussent une dernière porte et se retrouvent brutalement dehors, dans l’ombre d’un escalier discret Ă proximitĂ© d’un boulevard important. Il est 5h30, Paris s’éveille et certains s’enfoncent probablement dĂ©jĂ dans les profondeurs de la ville…
Texte + Photos : E.J



































avril 21st, 2009 at 15:13
Bisous aux rats d’Ă©goĂ»t et Ă G, auteur d’au moins la moitiĂ© des tofs.
avril 21st, 2009 at 18:48
vraiment intĂ©ressant et bien Ă©crit…
mention spĂ©ciale pour les photos…
bravo les mecs.
avril 21st, 2009 at 19:05
Tres bon article et bonne foto!!!
on s’y croirĂ©!!!
avril 22nd, 2009 at 19:05
Bravo continue. Bisous de MaĂŻc
avril 25th, 2009 at 18:01
Un article qui a la classe, et qui, perso, m’emmène Ă la porte d’un univers dont j’ignore tout.
mai 12th, 2009 at 13:52
Un article vraiment bien rĂ©digĂ© sa laisse cours a mon imagination et ma curiositĂ© a voir sa!!! merci et bonne continuation…
juillet 1st, 2009 at 10:41
très agréable à lire !!
septembre 24th, 2009 at 19:09
Prenant, intrigant.
Je tire ma révérence.